Apprendre à encadrer la réalité

En photographie, le cadre est évidemment l’élément le plus important de la composition.

Vous direz que le cadre est tout aussi important pour la peinture ou n’importe quel art graphique, et vous avez raison. Mais, en photographie, il y a un «mais». Un très gros «mais».

Les peintres, dessinateurs et graphistes travaillent de façon additive. Ils imaginent ce qu’ils veulent placer sur la toile et ajoutent les éléments à leur guise, selon leurs instincts créatifs. C’est aussi vrai pour certains photographes en studio.

Les photographes qui se mettent à la recherche d’images autour deux doivent soustraire. Avec tout devant eux, ils doivent décider d’un sujet, et choisir le bon angle et le bon endroit à partir duquel saisir la photo. Cela se ramène souvent à éliminer ce qu’ils ne veulent pas voir.

C’est un exercice 100% visuel qui exige un sens aigu de l’observation, ce qui n’est pas facile à faire avec un appareil de haute technologie dans les mains.

Le petit carton d’Ansel Adams

Imaginez un instant que vous allez vivre un des grands fantasmes de toute une génération de photographes, en plus de voyager dans le temps. Transportez-vous dans les années 70, dans le parc de Yosemite, en Californie. Vous assistez à un atelier du légendaire photographe Ansel Adams.

Vous vous demandez quel grand secret il va vous révéler. Quelle est donc la magie qui lui a permis de réaliser quelques-unes des photos les plus célèbres du 20e siècle? Quels appareils mythiques doit-il utiliser? Comment profiter au maximum de cette session privilégiée avec une légende de la photo?

Ce groupe exclusif de chanceux, tous déjà des photographes émérites, constatait dès le premier jour que monsieur Adams leur réservait toute une surprise.

Adams remettait à chacun un simple morceau de carton noir dans lequel il y avait une ouverture rectangulaire. Il les invitait ensuite à le suivre pour qu’ensemble, ils passent quelques heures à observer autour d’eux comment ce simple petit carton pouvait leur enseigner à voir la réalité d’une façon fondamentalement photographique, c’est à dire en lui fixant des limites en haut, en bas, à gauche et à droite.

Le message est pourtant simple: avant de prendre des photos, il faut les voir. Les voir de façon photographique.

On prend des décisions photographiques chaque fois qu’on fait un cliché. Ces adorables petits chatons, juste là à vos pieds. Cet arbre magnifique dans votre voisinage. La main délicate de ce nouveau-né. Cette falaise impressionnante. Comment allez-vous l’éclairer? Où vous placerez-vous pour les cadrer? Cherchez vous à sortir le sujet de son contexte où à l’incorporer? Quel angle convient? Quelle distance?

Les fondements de la photo

Cette anecdote concernant Adams me rappelle une de mes grandes expériences pédagogiques en photographie. Un apprentissage qui a duré plus de 3 ans de ma jeune vie, dans les années ’70. Mon job d’étudiant était dans des magasins de photo de la chaîne Direct Film, qui fut à l’époque le plus important labo de développement du Québec.

Ce n’est pas chez Direct Film que j’ai acquis des grandes connaissances techniques. En revanche, durant ces nombreuses heures derrière un comptoir et devant des milliers de clients, j’en ai appris beaucoup sur le comportement des gens et la place que tient la photographie dans leur vie.

Je me souviens de beaucoup de clients qui étaient étonnés que leurs photos ne correspondent pas à leurs souvenirs. Et j’ai compris que beaucoup de photographes amateurs ont tendance à regarder au travers leur caméra plutôt que de l’utiliser pour cadrer. Ils ont tendance à considérer leur caméra comme une boîte magique à enregistrer des impressions et des émotions.

Je me souviens de nombreux espoirs déçus. Quelques exemples :

•    Cette touriste qui revenait d’un séjour dans un charmant hôtel et qui me jurait que les poubelles, que l’on voyait pourtant très clairement sur la photo, n’y étaient pas lors de la prise de vue!

•    Les gens qui étaient certains d’avoir capté le sourire radieux de leur amoureux, mais qui avaient plutôt pris une table à piquenique, un stationnement, quelques arbres, une affiche vue de l’arrière ainsi qu’un support à vélos et… ah, oui!  J’oubliais : un amoureux au sourire radieux, perdu quelque part dans le décor!

•    Sans oublier les milliers de gens qui assistent à un spectacle et dont on voit les flashs scintiller dans les gradins : ils contribuent certainement à la féérie du spectacle, mais aucun de ces éclairs ne faisait le moindre effet sur les photos, si ce n’est d’éclairer les casquettes des spectateurs assis dans la rangée devant!

Tous ces gens là avaient des attentes trop élevées envers leur appareil photo. On voudrait bien qu’une caméra soit capable d’enregistrer l’émotion d’un moment magique, le souffle chaud d’un vent d’été, la ferveur d’un spectateur ou encore la fougue d’un athlète, mais la caméra en est incapable. Tout ce que la caméra peut faire, c’est d’enregistrer une image.

L’escalier: un exemple de visualisation

Voici un escalier éclairé par un soleil de fin d’après-midi d’automne. Intéressons-nous aux lignes et aux matifs.

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Les détails de gauche sont une distraction: la gouttière, le revêtement, ça jure et ça semble briser l’unité des lignes. On va donc recadrer.

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Maintenant qu’on est revenu à la simplicité des lignes qui nous a d’abord frappée, on pourrait même choisir de faire la photo en noir et blanc, puisqu’elle repose essentiellement sur les lignes. Évidemment, l’exécution a été faite avec un appareil, plus des logiciels et des appareils de post-traitement. Mais l’idée est née en regardant à travers un carton…

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Votre caméra a besoin d’un guide

C’est au photographe de la guider. Lui seul peut choisir quelles images, quel cadrage, et quelle lumière peuvent traduire l’émotion, le vent, la chaleur, l’intensité, l’ambiance, etc.

Si vous êtes intéressé par la photo depuis un certain temps, vous avez certainement acquis déjà une expérience considérable du cadrage et de la composition, de la lumière et des éléments visuels qui donneront de l’impact à vos clichés. Mais rien ne vous empêche de constamment aiguiser votre vision.

Au coeur de votre caméra, si vous enlevez tout le plastique, le métal, le verre, tous les mécanismes et les circuits imprimés, il reste un petit trou noir rectangulaire à remplir. C’est facile d’oublier ce petit trou noir rectangulaire quand il est entouré de boutons, de réglages, et de plusieurs centaines de dollars de technologie de pointe.

Parfois, ce peut être une bonne idée de se découper un petit carton et d’aller prendre une marche, juste pour voir.

Si c’était bon pour les stagiaires d’Ansel Adams….

-Charles Michaud

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