Érik Lemay fait des photos pour «célébrer l’humain normal»

Érik Lemay a la passion du portrait.

Érik Lemay est originaire de Saint-Jérôme, mais habite à Montréal où il est postier.
Postier? Pour gagner sa vie, évidemment. Parce que c’est la photo qui est au centre de sa vie. Il le dit et le redit …et on le sent tout de suite.

Erik est aussi connu dans le monde du skateboard, ayant été skater professionnel durant quelques années, un sport qui l’a mené dans des compétitions un peu partout.

Quoiqu’il ait abandonné la compétition, on le revoit encore dans des événements de skate où ses photos sont souvent publiées par les magazines et sites web spécialisés.

Plus souvent qu’autrement de nos jours, il est en train de faire des photos.

Ton genre de photo, c’est présentement le portrait, sans détour et sans réserve, comme tu dis. Mais avant de nous en parler, tu as quand même fait un détour par un genre de photo qui te plaisait pas mal moins….

«La macrophotographie! J’ai tellement longtemps essayé de trouver ça fascinant. Le monde de l’ultra-petit. Les détails fins. Ls rainures dans une planche de bois, Des têtes de clou rouillées, etc.

Je me voyais tourner autour de mon sujet à la recherche de l’angle parfait, de la lumière parfaite. Mais je me suis rendu compte que je n’aimais pas ça pantoute! Je trouvais ça long et solitaire.

Je me suis ensuite tourné vers le paysage. Ça j’aime beaucoup ça, mais il n’y en a pas beaucoup de vraiment remarquables. Ils sont durs à trouver. Ils sont loin. Il faut se lever, y aller, souvent ça demande beaucoup d’organisation et de dépenses.

Mais surtout, ce dont je me suis rendu compte, c’est que j’ai besoin d’humains, donc je suis maintenant clairement devenu un portraitiste. J’aime tout ce qui est humain, tout ce qui tourne autour de l’échange et de la communication.

J’adore l’aspect psychologique de la photo, j’observe tout, tout le temps. Comme l’échange que nous avons en ce moment. ( Il bouge la tête…) Dans ma tête, je cadre, j’éclaire. ( il parle de l’entrevue…)  C’est du vrai travail de portraitiste…

Je vais dans des événements de skate maintenant, et je fais presque toujours plus de photos de personnes que de photos d’action comme tel. Les gens me bookent même juste pour faire ça.»

 Tu cherches donc à faire des portraits qui révèlent un peu la nature profonde de tes sujets…

«Je pense finalement que je suis un portraitiste avec un accent très fort sur la psychologie de mes sujets. J’écoute beaucoup de documentaires sur le portraitistes et je regarde les photos des «grands» Irving Penn, Richard Avedon, par exemple.

J’aime même le geste de faire des portraits. La prise de vue me fait tripper. Avec la pratique, j’en sais assez techniquement pour contrôler ce que je fais. Ça me donne le temps de me concentrer sur mon sujet. Je ne passe pas mon temps à m’inquiéter de l’éclairage, de l’exposition etc.

Je sais que je peux donner le «mood» que je veux selon la personne que je photographie. On le voit tout de suite: il y a des sujets qui sont naturellement tout en ombres en contrastes, d’autres qui sont lumineux.»

Tu aimes travailler en extérieur…

«Je fais du portrait environnemental, c’est à dire dans des endroits qui donnent le ton à l’image que je veux faire. Sans les artifices d’un studio.

Emmener des éclairages à l’extérieur pour faire du portrait, ça c’est mon affaire.

Mon idée derrière tout ça, c’est qu’on peut voir de la beauté partout. Au fond je m’en c.. des stars avec leurs maquilleurs et leurs stylistes et leurs 150 personnes qui soignent leur image.

Moi je pense que la maman chez elle ou la «ma tante» de St-Hippolyte que personne ne connaît méritent tout autant de voir un portrait d’elles-mêmes qui est soigné, approfondi, et qui révèle un peu de leur personne. Ça pour moi c’est un défi photographique!

Peut-être que c’est d’élever le monde normal dans le monde des super héros, je ne sais pas. Mais j’aime faire ça parce qu’il y a quelque chose de profondément vrai là-dedans.. C’est comme ça: il y a de la beauté dans toutes les personnes! Et ce n’est pas toujours la recette hollywood qui va la faire sortir.

Les stars sont toujours présentées de façon parfaite. Je pense que les gens ordinaires ont droit à ce type de perfection, avec la superficialité en moins. J’appelle ça «célébrer l’humain normal». Je veux être ce gars-là. Le portraitiste qui montre le beau de la vérité.»

Tu as commencé à faire de la photo comment?

«Je pense que la vie savait que je voulais faire ça.

J’y pense depuis toujours.

À une étape de ma vie, je suis allé vivre à Vancouver. Là-bas, j’ai habité chez un photographe qui étudiait la commercialisation de la photo. J’étais curieux et je l’aidais parfois avec ses devoirs. Pour les idées. Parce que la photo, je n’y connaissais rien.

Mais de temps à autre, je prenais ses caméras dans mes mains, sans trop savoir ce que chaque bouton faisait. C’étaient des beaux objets. J’aimais toucher à l’équipement, les sacs, tout le matériel, et puis j’ai découvert que j’aimais encore plus créer des images.

Je suis devenu amoureux de tout le processus. Il me prenait souvent en photo et j’aimais tout ce qui va avec. Attendre de voir les négatifs. Choisir les meilleures. Et finalement, les imprimer. C’était dans le temps du film, il utilisait du Fuji Velvia et un Nikon F90…»

NDLR – Le Fuji Velvia était un film à diapositives couleur adopté par beaucoup de photographes dans les années 1990. Il donnait un rendu détaillé et des couleurs très précises. Beaucoup le comparaient au légendaire Kodachrome 25.

Du skateboard à la photo en une seule chute

«À cette époque, je gagnais ma vie en faisant du skateboard. Ça a duré 3-4 ans. C’était un monde trippant: les commandites, la compétition, les voyages, etc. Je ne faisais que ça. Mais c’est une occupation où tu te dis qu’il va avoir un après.

Déjà je me disais qu’après le skate, ce serait la photographie.

J’y pensais déjà quand un jour, en pleine compétition, c’est arrivé. J’avais déjà un peu mal au nerf sciatique. Puis en plein milieu de ma run, à ma dernière grosse compétition, j’ai atterri un peu durement. Je ne suis même pas tombé. Mais j’ai dit au gars «coupe la musique, moi ça arrête là».

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Avec l’appareil de ton père…

«La fin de semaine suivante, j’ai emprunté un appareil photo à mon père, j’ai acheté 10 films que j’ai shooté en deux jours, puis j’ai dit bon ben là ça fait.

Je suis allé m’acheter un D70s que j’ai usé «à la corde» pendant 6 mois, puis je me suis fait financer un D2xs, avec un fisheye et une 70-200 et là c’était parti. Une vraie de vraie caméra de pro! Écoute, je dormais et je mettais ça sur mon trépied à côté de mon lit! (en riant)

Et là, bien, je couraille! J’embarque dans mon char et je roule comme un con! Je fais des kilomètres comme un malade! Je cherche! Tout le temps, je cherche.

…en fait, pendant ces trois premières années, tout est un test. Comme si je ne faisais même pas de photo. Je ne faisais que des tests.

En tout cas, c’est ça dans ma tête à moi. C’est sur que je faisais des images potables. Les gens regardaient ça et me disent «c’est super bon», mais moi je savais que je cherchais autre chose. Je testais.

Je ne comprenais pas toujours exactement ce que je faisais. Il y a plein d’affaires dans mes photos qui étaient là sans trop que je comprenne pourquoi.

Par exemple, au début, je ne tenais pas compte de l’ombre dans mes compositions. Je ne regardais pas la lumière, et ensuite je me contentais de découvrir des zones noires moins éclairées dans mes images. Évidemment, un jour j’ai appris ce qu’était une gamme de luminosité. J’ai dit OK! C’est pas exactement ce que je vois…

J’ai été à Boston récemment. J’y suis allé et je suis satisfait de certaines photos, mais il a fallu travailler, faire des recherches. Moi, pendant longtemps, je pensais que les bons photographes étaient des gens qui arrivaient dans une ville comme un cheveu sur la soupe, qui voyaient deux trois choses, et clic clic clic, des chefs d’oeuvre! Mais c’est pas tout-à-fait comme ça.

J’ai appris, souvent en gaspillant de l’essence pour rien, qu’une shot, ça se prépare.»

Apprendre en regardant les meilleurs

«Un jour je suis tombé sur le site web Strobist, consacré aux photographes qui désirent apprendre à utiliser leur flash comme des pros. Quelques photographes de renom y écrivent des textes et y donnent des conseils, dont entre autres David Hobby, un ancien photojournaliste.

J’ai commencé à sortir dans des parcs avec mes têtes de flash. Puis j’ai gossé pendant des heures a changer les angles et déplacer les trépieds. Encore des tests.

Strobist est aussi un excellent site pour observer le travail de beaucoup de photographes. C’est là j’ai compris c’est quoi un vrai portrait.

J’en ai eu des réactions physiques à certaines images! Un vrai wow, de la tête aux pieds. Et je me suis dit «je veux arriver à ça.»
Sans prétention, j’ai maintenant des portraits où je pense y être arrivé.»

Celle-ci, une image un peu surréaliste d’un enfant au panache, repose sur une combinaison du sujet, du concept et du lieu. Le sujet s’est placé tout seul. Je regardais les lieux et je me suis dit: le personnage va là. Je voyais les lignes qui pointent vers lui j’ai aussi décidé de ne pas inclure sa réflexion dans l’eau parce que je n’aime pas les photos verticales. La grosse majorité de mes photos sont horizontales.

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Celle-ci, c’est un artisan à l’Estérel. Je trouve que l’expression est parfaite et je suis très content parce que pendant longtemps je mettais l’accent sur la perfection technique en oubliant parfois le sujet. Cette fois, tout y est. J’adore l’expression de son visage…

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«J’ai passé beaucoup de temps à regarder des photos, autant les miennes que celles des autres, en me disant «laquelle qui me fait quelque chose, et pourquoi?»

Et là je me demande: c’est tu la composition, les couleurs, c’est quoi?  Il faut regarder cela comme ça tout en évitant de tomber dans le piège de l’excès de technique et de critères. Si je suis heureux, quand même que tous les photographes au monde diraient qu’ils n’aiment pas ça, je serai heureux quand même!

Mais si moi je ne me trouve pas bon, c’est une autre histoire…

Questionner ses propres photos

Je commence à être capable répondre a mes questions au sujet de mes images, et c’est pas toujours facile.

Pourquoi je mets le sujet là? Pourquoi à gauche plutôt qu’à droite? Pourquoi je le coupe ici plutôt qu’un peu plus loin? Pourquoi l’éclairage vient de ce côté plutôt qu’un autre? Pourquoi une focale plus qu’une autre? Pourquoi je suis à cette distance exacte de mon sujet? Pourquoi le focus est là? Tout a rapport.

Quand un photographe est en contrôle, il faut qu’il puisse répondre à tout quand il déclenche. Pourquoi cette ouverture, cette vitesse, cet ISO, pourquoi le regard des sujets, etc. Sinon, y’a des affaires dans ta photo qui ne font pas partie de toi, qui ne sont pas ta décision.

Souvent, tu les vois seulement après, mais toutes les photos ratées t’apprennent quelque chose.»

E tes ambitions de devenir photographe à temps plein?

«Je fais de la pige dans un studio qui fait du mariage et de la mode. Et je garde ma job de postier! On a aussi fait des campagnes pour Le Château. Je continue d’apprendre…

Je ne sais pas ce qui va arriver. Si quelqu’un avec une boule de cristal pouvait me dire tout de suite «tu ne gagneras jamais ta vie en photo», je dirais parfait! Je m’en vais faire des photos.

C’est sur que j’aimerais un jour que ce soit mon seul métier, mais si c’est pas ça c’est pas grave. J’adore faire des photos. J’ai du fun!   Même les pros sont parfois obligés de faire des choses qui ne les excitent pas…»

Tu fais encore des photos de skate?

«Je shoote pour les revues de skate. C’est quand même ce qui m’a permis de rentrer dans le métier et de me faire un nom, parce que j’avais déjà un réseau dans le monde du skateboard.

Les revues, c’est bon pour se faire connaître, mais c’est tellement peu payant qu’on fait ça juste pour avoir son nom dans le bas de la page. Mais au moins tu es là.»

Tu tiens beaucoup à ce que tes photos soient imprimées…

«Oui! Le numérique, c’est un outil extraordinaire, mais au final pour moi une photo c’est imprimé. Sur un téléphone ou dans un écran, je trouve que ça n’existe pas pour de vrai. Une photo, c’est pas encore une photo quand c’est dans l’ordinateur. Une vraie photo c’est un objet physique, une image imprimée. C’est donc pas pareil une fois imprimé! Quand je vois une photo sur un écran, c’est comme si je voyais un clone plutôt qu’une vraie personne.

J’aime aussi faire mes photos dès la prise de vue, sur le terrain, dans la caméra, avec l’éclairage. Je déteste faire du photoshop.

Parfois je pense à Ansel Adams avec sa chambre 8 x 10, son trépied en bois, et sa pile de plaques qui lui permettaient au maximum 20 poses. Fallait qu’il trippe sur la prise de vue pas mal.»

T’as suivi des formations

«Je suis largement autodidacte, mais insécure.

Alors je me suis payé un cours à Marsan pour me rendre compte avec le temps que j’en aurais peut-être pas eu besoin. J’ai fait les cours Pro chez Marsan, le 1 et le 2.

Comme dans tous les cours, y’a des choses que j’ai aimées d’autres moins. Ça a été très stimulant d’entendre Michel Proulx, par exemple. Et Il faut dire que c’est quand même là (chez Marsan) que je suis entré dans un studio pour la première fois, que je me suis branché dans des vraies têtes de flash. J’ai bien aimé certains cours, mais quand on veut me parler de photo de voyage, je décroche un peu… Quand même, j’ai fait le travail. J’ai réalisé mes projets. J’ai eu mon diplôme.»

Tes appareils?

«Aujourd’hui je travaille avec un D800. Et de ce temps là, je rêve de grand format, un Mamiya RZ67 par exemple. Ça me fait rêver au film.

Des fois je me dis que je lâcherais le numérique pour shooter rien qu’avec ça. Quitte à louer des dos numériques quand j’en aurais besoin. Je dis ça, mais dans la réalité, je ne sais pas trop…»

Et ce voyage à Boston?

«Encore une pratique!

Mon vrai projet c’est partir un an dans mon char, et faire tout le Canada et les États-Unis. Je pense des fois a un sabbatique ou une retraite. Juste les parcs nationaux et des portraits dans certaines villes.

Ça me hante, ce projet-là. J’ai déjà dans ma chambre une carte des États-Unis avec des trajets dessinés.

Boston, 2016

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Pour un voyage comme ça, il faut que je me bâtisse une confiance. Admettons que tu es aux États-Unis et que tu arrives à une ville équivalente à Lachute, par exemple. Qu’est-ce que tu fais? Est-ce que je vais avoir le guts d’aller parler au monde et starter une conversation, de me lever le matin et d’y aller?

Boston, 2016

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Boston, 2016

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Donc Boston pour moi c’était un test. Je suis arrivé chez nous à 10h un vendredi soir. Je ne savais pas quoi faire pour le week-end. Je me suis attelé à mon ordi et j’ai tout googlé: hôtels, monuments, l’histoire, les quartiers de la ville, etc. Je me suis dit «ça a l’air pas pire» alors je suis parti. C’est sur que je suis arrivé aux petites heures…

J’aime me mettre dans cette situation. Je ne sais pas ce que je vais voir, qu’est-ce qui va arriver, ni qui je vais rencontrer. J’espère que je suis un être super social, mais j’ai toujours le feeling que je suis gossant ou que je vais déranger le monde.

Donc je dois faire l’effort d’aller au devant d’eux. Je sais bien que souvent ça ne les dérange même pas. Au contraire la plupart des gens apprécient.

Je trouve les humains beaux, et je pense que s’ils sentent que tu les approche parce que tu veux faire une belle photo, ils sont réceptifs. SI tu dis a quelqu’un «la tête que t’as avec ce chapeau c’est vraiment cool,» ils vont le sentir que tu es sincère. La plupart du temps ils vont t’aider a faire une bonne photo d’eux.

Mais il faut devenir bon pour faire ça et faire de bonnes photos en plus. Encore le truc de tellement bien maîtriser sa technique que l’on peut se concentrer sur autre chose, sur l’interaction. Donc c’est encore de la pratique. New York, Boston, des places intéressantes, des places plates. Je ne suis pas encore bon, mais je m’améliore.

Je n’ai pas besoin que ça aille vite, mais je sens que ça avance. Je bâtis ma confiance et un bon jour, je ferai ma grande tournée. Tu sais il y a un attrait additionnel: je vais aussi découvrir de quoi je suis fait…   Entre-temps je veux aller faire la côte est des USA en septembre. Découvrir les villages, regarder la vie. Parler aux gens. Pratiquer!»

Et l’avenir?

«Un jour j’aurai peut être un «body of work» qui me vaudra une réputation. J’adorerais que des gens qui ont vu mon stock m’appellent et me confient des shoots pour les couverts de magazines, juste parce qu’ils aiment mon style. Ce serait le fun d’arriver là un jour.

Pour moi maîtriser la photo c’est maîtriser la communication. On s’en rend pas compte, mais juste dire deux mots a quelqu’un, c’est un pouvoir immense. On devrait se servir davantage de ce pouvoir là …et moins de notre pouvoir d’achat, tiens!»

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